Nous fêterons dans quelques jours le triste anniversaire d’une France ridiculisée. Pourtant, ce 21 avril 2002, dont tout le monde se rappelle encore aujourd’hui avec exactitude ce qu’il faisait à ce moment-là, a eu ceci de particulier qu’il a en quelque sorte éveillé une génération à la vie politique, mais d’une manière assez particulière dont les partis continuent aujourd’hui encore à payer le prix.
Une entrée en politique émotive…
Je m’en souviens, j’étais encore au lycée. Nous n’avions pas encore l’âge légal pour voter, mais du haut de nos 17 ans, nous avions rejoint en bus le centre-ville pour aller grossir les rangs des manifestants. Je me souviens encore de mes parents affolés au bout du fil que je puisse me rendre dans une manifestation – ça leur semblait dangereux - mais je me souviens aussi leur avoir répondu que je ne pouvais pas faire autrement : je n’avais pas encore le droit de voter et c’était ma seule manière de dire que je ne voulais pas de cette France que les adultes nous préparaient. C’était là ma première manifestation, comme pour la majorité de mes camarades de classe.
De cette campagne politique, nous n’avions pourtant pas suivi grand-chose. Jacques Chirac n’était pas plus pour nous que ce type qui incitait à « manger des pommes », se gavait « franchouillardement » au salon de l’agriculture et était le Super Menteur des Guignols de Canal +. Jean-Marie Le Pen était quant à lui un grossier fasciste on ne peut plus caricatural, que nous ne pensions jamais pouvoir accéder au deuxième tour d’une élection présidentielle, pas plus qu’une Arlette Laguiller de l’autre côté de l’échiquier politique. Nous faisions à peine la différence entre droite et gauche à cette époque, mais déjà, nous savions que les extrêmes, cours d’histoire aidant, n’étaient jamais une très bonne nouvelle.
Alors, nous avons pris pour la première fois le chemin de la rue. Nous avons pour la première fois hurlé des slogans politiques à base de « Et F comme Fasciste ! Et N comme Nazi ! », toutes ces caricatures qui font le sel d’une manifestation qui se respecte. Mais nous étions sûrs, au-delà de la caricature, que notre place était là. Et la bonne humeur que revêt souvent une manifestation de jeunes gens au son des djembés ne desservait en rien la gravité de la cause que nous défendions : une certaine vision de la France, tolérante et ouverte, nous qui allions encore nous former à cette ouverture à grands coups d’échanges Erasmus.
…qui n’a pas favorisé un militantisme régulier…
Cet épisode n’a pourtant pas suscité les vocations politiques de la jeunesse. Epidermique et émotive, cette entrée en politique ne s’est pas pérennisée. Le discrédit avait même été jeté durablement sur les hommes et les partis politiques. Ce n’est pas de cette manière-là, technocrate et de mauvais calculs, que notre jeunesse voulait voir son pays évoluer, et elle s’en est d’ailleurs rapidement désintéressée, reprenant ses occupations habituelles.
Quelques années plus tard, elle s’est pourtant remobilisée en masse, pour un nouveau sursaut. La nouvelle cause en était le Contrat Première Embauche. Ce fameux CPE qui nous sonnait Précarité, alors que les plus âgés d’entre nous galéraient déjà de stages en stages et de CDD en CDD, pionniers d’un âge sombre que l’on nous préparait. Nous sommes alors repartis au combat, les plus âgés entraînant avec eux les petits frères lycéens dans une série de manifestations qui concernait cette fois uniquement la jeunesse. Cette jeunesse-là refusait que l’on se moque d’elle et elle fut au comble de l’indignation lorsque le Premier Ministre de leur République annonça avec aplomb à l’Assemblée Nationale : « J’entends ceux qui manifestent, mais j’entends aussi ceux qui ne manifestent pas ». Un affront qui leur sembla le signal que les ex-soixante-huitards avaient très certainement tous viré « vieux cons », sourds à l’avenir de leur pays. Le Président Républicain qu’ils avaient pourtant porté quelques années plus tôt les désavouait, jetant plus de discrédit encore sur la classe politique et ne les invitant pas à une autre forme de participation politique que la révolte. Ce déficit de confiance a aussi été dû à la gestion de ces manifestations étudiantes, trop souvent présentées comme irresponsables et manipulées. Pourtant, ceux qui ont manifesté à Bordeaux garderont certainement deux souvenirs de ces manifestations anti-CPE. D’abord, une créativité accrue des formes de manifestations, les chants sur le thème du code du travail était bien plus drôle que les slogans habituels, et l’image d’une jeune femme osant s’habiller en Marianne qui fit la Une de Sud-Ouest était plus parlante que de nombreuses banderoles. Ensuite, le détournement par les CRS du cortège qui devait initialement emprunter les quais de Bordeaux vers la rue Sainte Catherine, dans l’espoir sans doute que des casseurs de vitrine décrédibilisent le mouvement, n’eut pas l’effet escompté, et les hygiaphones dénoncèrent avec force la manipulation, réussissant à maintenir le calme dans le cortège et les vitrines intactes. Avec djembés et festivité, les jeunes ne se sont pas laisser détourner de leur objectif, mais ont gardé en bouche ce goût amer de mépris que de nombreux politiques leur avaient laissé.
…et qui, achevé par la crise économique de 2007, a tari l’engagement politique de la jeunesse.
Puis vint 2007, un nouveau Président de la République que les jeunes n’avaient pas spécialement apprécié au ministère de l’Intérieur avec son air de tous les rendre délinquants, et une crise économique qui sacrifia tous les diplômés de cette année-là. Avec un taux de chômage des jeunes de moins de 25 ans atteignant le quart d’une génération, et une reprise qui ne sera favorable qu’aux nouveaux fraichement diplômés, le pessimisme a gagné une génération entière qui, précarisée, ne prend même plus vraiment la peine d’aller battre le pavé, ni même d’aller voter.
Pourtant, cette jeunesse s’est mobilisée pour des causes qui lui tenaient à cœur et aujourd’hui, elle se mobilise encore d’une autre manière, sur les réseaux sociaux notamment, sur des sujets qui lui importent, souvent plus internationaux, comme lors du printemps arabe, ou plus écologiques, comme face au nucléaire aujourd’hui. Mais ses engagements sont désormais épars et son militantisme n’est plus partisan.
Les femmes et les hommes politiques de 2012 auront du pain sur la planche pour ramener vers les urnes cette jeunesse qui ne croit plus à la politique de papa, qui ne se reconnaît en rien dans les discours politiques qui oscillent entre verbiage et insulte, qui ne portent aucun espoir de changement pour le mieux et ne promettent que combats à mener. J’espère fortement que la campagne présidentielle à venir ne verra pas une Marine Le Pen, nettement plus douée et plus drôle que son père, fêter le dixième anniversaire de l’éveil politique d’une génération en retournant cette dernière contre les idéaux qu’elle avait pourtant défendue dix ans plus tôt, persuadée que la France valait mieux, et peut-être découragée aujourd’hui de voir qu’elle n’est peut-être qu’une République de tous contre tous, divisant les Français et ne leur donnant aucun espoir de fierté nationale, aucun esprit collectif…